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Inéluctable doit-il rimer avec inéquitable?

Inéluctable doit-il rimer avec inéquitable?

Les grandes plateformes actives dans le streaming audiovisuel et musical comptent désormais des millions d’utilisateur·rice·s en Suisse. Un succès inéluctable dont ne profitent pas équitablement les artistes. La loi Netflix et les plateformes locales peuvent-elles y remédier ?

Focus : Allan Kevin Bruni, rédacteur 

Avec l’arrivée de Netflix en 2014, et de toutes les autres plateformes de vidéo ou de musique à la demande qui ont suivi, un changement radical dans la manière de consommer la culture s’est opéré. Selon des sondages effectués par moneyland.ch en 2023, plus d’une personne sur deux se divertit désormais sur Netflix en Suisse. Malgré une augmentation des tarifs d’abonnements mensuels par ce géant du streaming audiovisuel, la clientèle continue de croître; ce notamment en raison de la nouvelle politique de l’entreprise, qui ne permet plus de partager son mot de passe avec autrui.

Pour Spotify, c’est le même scénario : la plateforme de streaming musical compte pas moins de 2,5 millions d’adeptes helvétiques, dont 1,4 million d’utilisateur·rice·s régulier·ère·s, selon l’étude IGEM-Digimonitor 2022. Ce en dépit d’une hausse des prix des abonnements mensuels atteignant jusqu’à 12%. Le règne est complété par Amazon Prime, Disney+ ou encore YouTube, qui eux aussi aident à faire exploser les compteurs du streaming de masse. Et la recette semble porter ses fruits : Netflix et ses concurrentes empocheraient près de 300 millions de francs par année en Suisse. Et Spotify ne s’en sort pas moins bien, puisque neuf utilisateur·rice·s sur dix détiennent un abonnement payant.

Dons et prix libre

Ultra-visibles et médiatisées, ces géantes ne sont pas les seules plateformes de streaming disponibles sur le marché helvétique. Pour les films et les séries, c’est à Play Suisse qu’on pensera en premier. Et pour cause, la plateforme faisait état, dans son rapport de gestion 2022, de 639’333 comptes. Financée par les redevances Serafe, l’offre proposée par la SSR SRG est complètement gratuite. Parallèlement, d’autres plateformes plus petites font de l’œil aux amateur·rice·s de culture et de divertissement. Filmingo – qui se définit comme la plateforme de streaming de cinéma d’auteur -, artfilm.ch – qui met en avant les films suisses -, ou encore KAVEA, qui offre un abonnement gratuit tout en proposant de soutenir la création suisse. Pour cela, les utilisateur·rice·s peuvent financer un projet audiovisuel leur tenant à cœur. À noter que cette plateforme serait en train de développer une sorte de rémunération au chapeau des contenus à disposition. 

Les autres secteurs artistiques ne sont pas en reste. On peut citer le théâtre et les arts performatifs qui, depuis 2020, peuvent compter sur Spectyou. Sur cette plateforme germanophone, il est possible d’avoir accès à des pièces de théâtre, des performances, ainsi que des spectacles de danse. Un système de dons est mis en avant, tout comme une politique de prix libre pour le visionnement des contenus.

Les grands mieux rémunérés que les petits

Dans le premier épisode de Ca$h Musique, une série consacrée au fonctionnement des plateformes de streaming musical (voir aussi en page 12), Télérama se penche sur le modèle de rémunération des « grandes », à savoir Spotify, Apple Music, Deezer ou Tidal. On y apprend que c’est par un système de prorata que les artistes perçoivent un revenu. Grosso modo, les recettes faites sur les abonnements et sur la publicité sont ensuite reversées à hauteur du nombre d’écoutes. Donc plus un titre est écouté, plus la rémunération sera importante. Cependant, ce système est problématique : les artistes les plus écouté·e·s touchent une part proportionnellement plus importante des recettes générées par ces plateformes que les musicien·ne·s moins populaires. Selon la même source, neuf artistes sur dix toucheraient moins de 1000 euros par an sur les plateformes de streaming musical.

Les métiers de la musique, tout comme ceux de l’audiovisuel d’ailleurs (voir aussi en page 7) sont donc soumis à de fréquentes injustices financières malgré l’infatigable demande. En comparaison aux géantes internationales, les plateformes de streaming helvétiques visent à soutenir l’économie culturelle de notre pays en essayant d’instaurer des systèmes de traitement plus justes et éthiques. Dans quelle mesure la Lex Netflix apportera-t-elle une contribution à cet effort ? Réponse dès janvier 2024 !

 

De la caverne au pupitre

De la caverne au pupitre

Chronique : Christophe Gallaz, écrivain et chroniqueur 

Depuis longtemps m’est venue l’idée d’exprimer de-ci de-là cette énigme : on ignore si les populations d’avant notre Histoire ayant décoré la Grotte Chauvet, à Vallon-Pont-d’Arc en Ardèche, ont suivi le moindre cours au sein d’une école d’art comme nous les connaissons aujourd’hui. Et comme ils sont évoqués ailleurs au sein de ce magazine.

En tout cas personne ne connaît d’institution comparable qui fût en activité voici 21’000 ans. Ni 2000 ans plus tard, d’ailleurs, quand d’autres artistes investirent en Dordogne actuelle les cavités de Lascaux pour y fi- gurer toute une sarabande d’aurochs et de bisons, de chevaux, de cerfs, d’ours, de rennes, de félins et de bouquetins. Or le travail de ces ancêtres, comme on sait, participe de l’art le plus foudroyant– établi sur des savoir-faire qui règlent magistralement, par exemple, des problèmes comme ceux de la perspective et de la troisième dimension représentées sur des surfaces inégales.

D’où cette interrogation qu’on pourrait supposer grossière ou réactionnaire : nos écoles d’art sont-elles utiles? Je veux dire: enseignent-elles à leurs élèves quoi que ce soit d’ignoré par leurs lointains modèles du Paléolithique supérieur? Ou pour le dire autrement: ces modèles auraient-ils tiré le moindre profit des for- mations dispensées par nos écoles d’art ?

Si l’on s’en tient à l’essence de la création artistique, c’est-à-dire aux principes intimes qui la font jaillir de certains êtres touchés par la grâce et soucieux de la formuler, les écoles ad hoc ne servent à rien. Elles auraient même tendance à tromper sur leur propre compte celles et ceux qui les fréquentent, en leur fai- sant se supposer capables d’invention même sans la moindre perception des vibrations secrètes à l’œuvre dans le monde.

On peut réfléchir plus généreusement, c’est vrai, en considérant l’école d’art comme le moyen privilégié d’une mise en miroir intime pour quiconque les fré- quente et s’y révèle à soi de manière possiblement féconde. On peut aussi la voir comme une cellule d’aide à l’insertion professionnelle et sociale dans la mesure où elle leur enseigne tout des paysages culturels et subventionneurs environnants.

Or c’est peu de chose à l’aune des ressorts sacrés qui définissent seuls la nature et la qualité de l’artiste au sens profond. C’est peu de chose, surtout, en notre époque où s’épanouissent les technicisations de la création, un processus équivalent de l’«hyperspécia- lisation» généralisée dont le sociologue et philosophe Edgar Morin notait voici quelques mois qu’elle préside à l’avènement « des pensées les plus pauvres touchant au monde physique, à la société, à l’humain comme à la vie». Le règne de l’hyperspécialisation généralisée, précisait le vieux sage aujourd’hui centenaire, étant aussi celui des idéologies.

Conclusion: inscris-toi tant que tu veux dans toutes les écoles d’art, chère jeunesse ! Mais en t’y méfiant de tout, c’est-à-dire d’elles comme de toi. Je caricature? Ce n’est pas exclu : je fus partout mauvais élève...

 

Chapeau

Chapeau

Tellement vieille qu’il est difficile de lui donner un âge, la rémunération au chapeau est toujours bien vivante. Pour une bonne raison : selon une étude, seule une infime partie des consommateur·rice·s de culture choisit de ne rien donner à l’issue d’un spectacle.
Focus : Allan Kevin Bruni, rédacteur 

Tellement vieille qu’il est difficile de lui donner un âge, la rémunération au chapeau est toujours bien vivante. Pour une bonne raison : selon une étude, seule une infime partie des consommateur·rice·s de culture choisit de ne rien donner à l’issue d’un spectacle.

La rémunération au chapeau est une vieille dame. De l’église aux arts vivants, elle a traversé les âges, si bien qu’il est difficile de lui en donner un. Les rumeurs veulent qu’elle ait pris naissance au Moyen Âge déjà, et qu’elle s’y soit répandue en Europe; mais il semble difficile de retracer ses origines avec précision. Elle est aujourd’hui considérée par certain·e·s comme dépassée et peu sûre, car les revenus qui en découlent ne sont pas stables. Malgré cela, cette méthode de ré- munération fait partie du mode de vie de nombreux·euses artistes amateur et professionnel·le·s. Elle constitue même une source de revenus conséquente pour beau- coup d’entre eux·elles… à condition bien sûr que le public ne soit pas pris d’une crise d’avarice.

Arts de rue avant tout

Selon une étude de Sihem Dekhili et Chantal Connan Ghesquierre parue en 2013, la rémunération au chapeau (ou le «Pay What You Want », qui en constitue la version plus récente) instaure un « prix participatif » permettant aux spectateur·rice·s de payer une presta- tion à hauteur de leurs moyens et selon leur niveau d’apprécia- tion et de satisfaction. Dans cer- tains cas, elle serait en défaveur des acteur·rice·s culturel·le·s à cause de son caractère vacillant. Malgré cela, la rémunération au chapeau reflète une forte volonté de faciliter l’accès à la culture en l’ouvrant au plus grand nombre tout en diminuant drastiquement « la perception d’injustice liée au prix ». En outre, les chercheuses constatent que 98 % des performances et services adoptant ce système reçoivent effectivement une rétribution alors que les spectateur·ice·s et consomma- teur·rice·s pourraient, en théorie, ne rien payer.

La rémunération au chapeau peut certes sembler incertaine dans les domaines des arts et de la culture. Cependant, au regard de l’incertitude qui plane sur le secteur et des impacts liés à la récente crise sanitaire, elle fait partie intégrante des coutumes de paiement des artistes. Dans ce contexte, le développement de la confiance entre les acteur·rice·s de la culture et leurs consomma- teur·rice·s semble plus que jamais primordial. Cette pratique pourra ainsi perdurer, peut-être même durant des siècles. 

 

 

Ah, si les professionnel·le·s étaient des amateur·rice·s!

Ah, si les professionnel·le·s étaient des amateur·rice·s!

Chronique : Christophe Gallaz, écrivain et chroniqueur 

La culture produite par des « amateur·rice·s » versus celle produite par des « professionnel·le·s » ? Voilà un sujet passionnant. On peut commencer par un exercice d’étymologie, domaine de la linguistique dont on sait qu’il éclaire nécessairement toute réflexion. « Amateur » provient du mot latin « amare » qui correspond, comme on s’en doute, à notre verbe « aimer ». Quant à « professionnel », il nous est parvenu pareillement du latin, mais par le biais du vocable « professio », qui désigne ce qu’on nommerait aujourd’hui la « déclaration publique » ou le « métier ».

Autrement dit, l’« amateur·rice » et le·la « professionnel·le » culturel·le·s se distinguent sans doute moins par le fait d’aimer créer des œuvres que par le destin différencié qu’il·elle·s assignent à ces dernières dans le corps de nos sociétés actuelles : le·la premier·ère s’en balance quand le·la second·e s’efforce de faire rayonner maximalement son travail dans l’espace public, en usant de tous les relais d’audience à sa disposition, aux fins d’en tirer quelque notoriété favorable à sa subsistance matérielle.

Pour exprimer la chose encore un peu différemment, et surtout la développer dans une direction plus précise, on pourrait affirmer que les qualités de l’amateur·rice et du·de la professionnel·le culturel·le·s sont quasiment pareilles si l’on s’en tient au plan de leur moteur intime. Puis avancer que si des différences fondamentales les distinguent, elles résultent de quelques éléments très caractéristiques de notre modernité.

Prenez l’autodidactisme, par exemple, défini par le dictionnaire Larousse comme le fait de s’instruire soi-même. C’est le cas de maint·e·s amateur·rice·s culturel·le·s qui s’élaborent eux·elles-mêmes en progressant d’expérience en expérience pour affiner leur technique et leur sensibilité – alors qu’à l’inverse, un nombre croissant de professionnel·le·s suivent des formations de type institutionnel mises au point tout exprès pour leur procurer le statut reconnu d’artiste certifié·e.

Or cette voie-là leur fait courir un risque dont les amateur·rice·s sont préservé·e·s : celui de signer une sorte de pacte faustien avec ce qu’on nommera grosso modo le Marché, qui est surdéterminé, lui, par des valeurs n’ayant plus rien de commun avec l’« amour » évoqué tout à l’heure. Auquel cas la figure de l’ amateur·rice, qui logeait peut-être encore en creux dans celle du·de la professionnel·le en devenir en le·la maintenant dans un état de tâtonnements perpétuels et de modestie, peut s’en trouver éjectée.

A considérer tout ce paysage, on rêverait en somme que dans tout·e professionnel·le culturel·le accompli·e subsistent la fraîcheur exploratoire typique des amateur·rice·s, leur humilité chercheuse d’ouvrier·ère·s incertain·e·s, et leur vœu de créer plutôt que de faire valoir cette création. Bref, quelque chose en eux·elles de si pur qu’il bouleverse leurs admirateur·rice·s au lieu de scotcher les investisseur·euse·s. Sacré programme… ou plutôt programme sacré. Ce serait bien.an-Luc Godard, dont j’aime à répercuter la pensée sur les choses et les gens de ce monde, explique ceci dans son film « Je vous salue Sarajevo » (1993) : « (…) Il y a la règle… Ça va. Et il y a l’exception. La règle, c’est la culture. Et l’exception, c’est l’art. (…) » Autrement dit, selon le cinéaste, quelles que soient les manifestations publiques de la culture et les œuvres dont elle se nourrit, et quelles que soient leurs qualités, il y aurait d’abord à préciser ce qui les différencie des arts.

L’exercice est assez simple. On peut dire que la culture est ce qui se consomme et divertit, voire émeut dans le meilleur des cas. Et affirmer que les arts sont un travail accompli par des auteur·e·s qui procure ensuite – que ce soit à ses spectateur·rice·s ou à ses auditeur·rice·s un mouvement d’élévation spirituelle ou de conscientisation politique intime.

Il résulte de cette distinction godardienne que la culture dite « hors-cadre » ne saurait nous conduire vraiment au-delà d’elle-même, aucune de ses voies vantées comme « décalées » n’empêchant qu’elle dispense aux foules un surcroît de divertissement, de diversion ou d’émotion somme toute familiers. Pour imager le propos, postulons que la Coop ou la Migros, pour moderniser leur pouvoir d’attraction marchande, transportent le contenu de leurs supermarchés dans un décor d’épiceries fines accolées les unes aux autres aux seules fins d’y mettre en scène autrement leur offre : leurs chaussettes ou leurs yaourts s’en trouveraient-ils fondamentalement différents ? Et la clientèle, surtout, les entoureraient-elle d’un regard rénové ? J’en doute évidemment.

Face à ces circonstances aux allures d’impasse, je songe parfois que rénover nos approches de la culture consisterait plutôt à confronter les éléments qui la composent, par exemple les concerts, les films ou les œuvres plastiques, à la « culture naturelle » que nous dispensent à leur manière les océans dont nous avons surgi voici des milliards d’années sous la forme des premiers animaux émergés sur la terre ferme, ou les forêts et leurs chants d’oiseaux, ou encore la symphonie des paysages au gré des saisons.

Certes, mon propos est embryonnaire à ce stade, voire imprécis, et la faisabilité de la démarche reste à travailler. Comment faire dialoguer des chants d’oiseaux dans une œuvre musicale d’une façon qui ne les importe pas dans celle-ci, mais les érige en acteurs d’un dialogue paritaire avec elle ?

J’émets pourtant ce vœu : de même que je rêve d’une conscience collective nous faisant considérer nos sociétés humaines comme les éléments du Vivant et non pas comme ses souveraines et subséquemment ses prédatrices, je rêve d’une culture qui soit moins l’industrie de notre espèce enfermée sur elle-même. Elle y gagnerait en ouverture comme en correspondances avec le monde qui nous englobe et deviendrait enfin digne des arts selon Godard, c’est-à-dire plus « sacrée », un peu comme le printemps dans lequel nous nous trouvons ces mois-ci.

« Arrêtez de faire sans nous ! »

« Arrêtez de faire sans nous ! »

Compte-rendu : Marie Butty, rédactrice 

Ce sont les dreadlocks les plus célèbres de l’histoire culturelle suisse récente : l’an dernier, un concert de reggae avait été interrompu à Berne au motif d’appropriation culturelle. Une table ronde lausannoise est revenue sur la question.

C’est en juillet 2022 que l’affaire, désormais appelée des « rastas blancs », enflammait les débats autour du sujet de l’appropriation culturelle. Pour rappel, le groupe de musique Lauwarm, dont deux membres portent des dreadlocks, a dû interrompre sa prestation à Berne et s’est vu déprogrammer un concert à la suite d’accusations d’appropriation culturelle. Ce terme désigne la reprise d’éléments provenant de la culture d’un groupe minoritaire et dominé par un groupe majoritaire.

Lors d’une table ronde publique qui s’est tenue en avril dernier dans l’espace socio-culturel lausannois Pôle Sud, les intervenant·e·s étaient invité·e·s à s’exprimer sur la thématique « D’où tu causes ? ». Cette rencontre était organisée en collaboration avec le Pôle pour les Etudes Africaines de la faculté des Lettres de l’Université de Lausanne et la Société Suisse d’Etudes Africaines. Son but : entendre les différents points de vue à propos des participations culturelles afin de dépasser les discours de fracture entraînant la polarisation radicale des identités.

Recentrer le débat

Tous les sujets abordés lors de cette discussion, que ce soit dans les domaines de la musique, de la littérature ou encore du théâtre, arrivent à la même conclusion : le débat autour de l’appropriation culturelle n’est pas posé dans les bons termes. Le problème réside davantage dans les inégalités structurelles liées à la couleur de peau, encore très présentes dans nos sociétés occidentales. On en parle si peu qu’en fin de compte, elles rejaillissent ailleurs, comme dans le cas du groupe de reggae Lauwarm. Les tensions ne sont pas en tant que telles liées au port de dreadlocks ; elles résident davantage dans le choix d’un groupe de musique composé de personnes blanches dont le savoir ne provient pas de la transmission d’une tradition ancestrale.

Le débat doit donc être reposé autour de l’égalité des chances et des opportunités : est-ce que ce concert serait proposé à un groupe de musique composé de personnes noires ? Le questionnement autour de l’appropriation culturelle ne devrait en effet pas cacher le vrai problème, à savoir le manque de participation de certaines personnes en raison du racisme structurel. Pamela Ohene-Nyako, fondatrice de la plateforme AfroLitt.com et présente lors de la table ronde lausannoise, est d’avis que les réactions viennent de personnes structurellement discriminées et qu’elles doivent être comprises d’une manière plus profonde et plus large. D’où l’importance d’arrêter de faire sans elles.

 

Une vision idéalisée du dialogue

Bien que des efforts aient été entrepris par la Confédération depuis plus de dix ans dans le domaine de la participation culturelle, Pamela Ohene-Nyako pose la question de la provenance des solutions proposées et mises en place. En effet, si les décisions prises en rapport avec la participation culturelle ne sont pas réfléchies avec les personnes concernées, elles ne mènent pas à de véritables solutions. Abondant dans le même sens, le poète et historien à l’Université de Bâle HenriMichel Yéré – également présent lors de la discussion à Pôle Sud – a utilisé un exemple bien helvétique : à ce jour, il n’y a encore jamais eu de personne de couleur au Conseil fédéral.

 

Culture, ouvre-toi !

Culture, ouvre-toi !

Chronique : Christophe Gallaz, écrivain et chroniqueur 

Jean-Luc Godard, dont j’aime à répercuter la pensée sur les choses et les gens de ce monde, explique ceci dans son film « Je vous salue Sarajevo » (1993) : « (…) Il y a la règle… Ça va. Et il y a l’exception. La règle, c’est la culture. Et l’exception, c’est l’art. (…) » Autrement dit, selon le cinéaste, quelles que soient les manifestations publiques de la culture et les œuvres dont elle se nourrit, et quelles que soient leurs qualités, il y aurait d’abord à préciser ce qui les différencie des arts.

L’exercice est assez simple. On peut dire que la culture est ce qui se consomme et divertit, voire émeut dans le meilleur des cas. Et affirmer que les arts sont un travail accompli par des auteur·e·s qui procure ensuite – que ce soit à ses spectateur·rice·s ou à ses auditeur·rice·s un mouvement d’élévation spirituelle ou de conscientisation politique intime.

Il résulte de cette distinction godardienne que la culture dite « hors-cadre » ne saurait nous conduire vraiment au-delà d’elle-même, aucune de ses voies vantées comme « décalées » n’empêchant qu’elle dispense aux foules un surcroît de divertissement, de diversion ou d’émotion somme toute familiers. Pour imager le propos, postulons que la Coop ou la Migros, pour moderniser leur pouvoir d’attraction marchande, transportent le contenu de leurs supermarchés dans un décor d’épiceries fines accolées les unes aux autres aux seules fins d’y mettre en scène autrement leur offre : leurs chaussettes ou leurs yaourts s’en trouveraient-ils fondamentalement différents ? Et la clientèle, surtout, les entoureraient-elle d’un regard rénové ? J’en doute évidemment.

Face à ces circonstances aux allures d’impasse, je songe parfois que rénover nos approches de la culture consisterait plutôt à confronter les éléments qui la composent, par exemple les concerts, les films ou les œuvres plastiques, à la « culture naturelle » que nous dispensent à leur manière les océans dont nous avons surgi voici des milliards d’années sous la forme des premiers animaux émergés sur la terre ferme, ou les forêts et leurs chants d’oiseaux, ou encore la symphonie des paysages au gré des saisons.

Certes, mon propos est embryonnaire à ce stade, voire imprécis, et la faisabilité de la démarche reste à travailler. Comment faire dialoguer des chants d’oiseaux dans une œuvre musicale d’une façon qui ne les importe pas dans celle-ci, mais les érige en acteurs d’un dialogue paritaire avec elle ?

J’émets pourtant ce vœu : de même que je rêve d’une conscience collective nous faisant considérer nos sociétés humaines comme les éléments du Vivant et non pas comme ses souveraines et subséquemment ses prédatrices, je rêve d’une culture qui soit moins l’industrie de notre espèce enfermée sur elle-même. Elle y gagnerait en ouverture comme en correspondances avec le monde qui nous englobe et deviendrait enfin digne des arts selon Godard, c’est-à-dire plus « sacrée », un peu comme le printemps dans lequel nous nous trouvons ces mois-ci.

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Les canons de la mode ont fait long feu

Les canons de la mode ont fait long feu

Lors du colloque « Tu es canon ! », ASA-Handicap mental a dressé l’état des avancées de la mode inclusive. L’idée est-elle d’élargir le cadre afin d’inclure tout le monde ? Pas vraiment. Il est plutôt question de redéfinir les contours afin que chacun·e puisse y entrer et en sortir à sa guise.

Compte-rendu : Katia Meylan, journaliste

[spacer height= »15px »]La tâche est vaste car c’est tout un système, celui du prêt-à-porter mondialisé vecteur de dégâts sociaux et écologiques indéniables, que le Manifeste aspire à changer. L’occasion pour les entrepreneur·euse·s d’investir un marché encore peu exploité ? Après tout, selon les statistiques de l’Organisation mondiale de la santé, 15 % de la population mondiale vit avec une forme de handicap et n’entre donc pas dans le public cible de la mode standardisée.
[spacer height= »15px »]Lors de ses colloques annuels « Tu es canon! » dont le troisième a eu lieu en mars dernier au mudac de Lausanne, ASA-Handicap mental a dressé l’état des avancées de la mode inclusive. Ont été présentées des initiatives telles que la coopération entre la marque de vêtements Differently Enabled (Angleterre) et la startup BeAwear (Allemagne), qui conceptualise un scanner de corps 3D afin de créer des habits sur mesure pour tous types de morphologies. On peut aussi citer le travail de l’association Bien à porter (France), qui inventorie et documente les collections des grandes marques selon leur compatibilité avec différents handicaps.

Et en Suisse romande ?

ASA-Handicap mental œuvre elle-même à l’échelle romande afin de faire bouger les lignes. L’association est remontée aux sources de l’industrie créative en approchant deux écoles d’art, la HEAD-Genève et l’École cantonale d’art de Lausanne (ECAL), avec des projets spécifiques : à la HEAD, la création d’une tenue adaptée au corps de Maud Leibundgut, danseuse en situation de handicap physique. À l’ECAL, un projet intitulé « Inclusive Soft goods Hardware » s’est penché sur la facilitation des systèmes de fermeture. Les étudiant·e·s participant·e·s ont témoigné, lors de la présentation de leurs travaux au colloque, avoir apprécié de collaborer avec les personnes concernées afin de comprendre leurs besoins en amont, puis avoir des retours directs sur la fonctionnalité de leurs prototypes. La contribution à une plus grande justice sociale a également été mentionnée parmi leurs motivations.
[spacer height= »15px »]Teresa Maranzano, responsable du projet « Tu es canon ! », espère que ce genre d’ateliers deviendra une norme au sein des écoles d’art. « Nous avons apporté notre expertise, édité un livre qui offre un support théorique à cette pratique, rassemblé un groupe de personnes prêtes à s’engager… » La balle est dans leur camp, appellet-elle, consciente toutefois que les cursus de formation mettront du temps à changer en profondeur.

La mode à 360°

Si le design est un point crucial d’une mode plus inclusive, le changement passe également par l’aspect promotionnel, que ce soit dans le choix des ambassadeur·ice·s ou dans la vente. D’où l’intérêt de l’activité de Bien à porter, citée précédemment. Mais l’élément-clé de « Tu es canon ! », c’est la mise en pratique de la philosophie participative « Rien sans nous ». Jérôme Gaudin, psychologue FSP, porteur d’une paralysie cérébrale et participant au projet, témoigne : « Au début, je me disais que la mode était accessoire, que les personnes en situation de handicap avaient d’autres problèmes plus importants. » Son expérience rejoint désormais ce que déclare le Manifeste : par sa fonction d’expression d’une identité individuelle et collective, le style vestimentaire est un « droit universel ».

 

 


 

Aujourd’hui, l’ennemi, c’est le canapé

« Aujourd’hui, l’ennemi, c’est le canapé »

Après un an d’arrêt, la revue CultureEnJeu a redémarré fin 2022. Selon le cinéaste Frédéric Gonseth, président du comité de l’association éponyme, la mission du magazine est plus actuelle que jamais.

Interview : Patricia Michaud, journaliste

La première édition de CultureEn-Jeu a paru en 2004, portée par une association créé deux ans plus tôt. Dans quel contexte est née cette dernière ?

Tout est parti du projet fédéral de révision de la Loi sur les loteries et les paris. Nous pensions que la Loterie Romande (LoRo) était menacée de disparition. Or, la LoRo constitue une importante source de soutien pour les milieux culturels. Il s’agit d’un organe non-étatique, qui al- loue des montants substantiels, tous secteurs confondus et sur la durée. En Suisse romande, c’est par ailleurs la seule instance supra- cantonale – hors-RTS – d’aide à la culture.

Pourquoi avoir lancé un magazine dans la foulée ?

A peine l’association a-t-elle démarré son combat que nous avons réalisé que nous avions de bonnes chances de succès. Mais il fallait rallier tous les secteurs culturels à notre cause, coordonner l’action. Quel meilleur moyen qu’une revue pour y parvenir, d’autant que la LoRo nous garantissait – assez logiquement – son soutien financier ?

Votre lutte a été couronnée de succès…

En effet. D’ailleurs, ce succès en a étonné plus d’un. Dans les milieux politiques, personne ne nous avait vu venir… On pourrait même parler de double succès. Au niveau politique bien sûr, parce que c’est l’action de notre association qui a entraîné l’initiative populaire « Pour des jeux d’argent au service du bien commun» et, par ricochet, les deux votations de 2012 et 2018. Mais aussi au niveau culturel. Car en fédérant les divers secteurs culturels autour de notre combat, on est parvenu à accroître leur médiatisation et, dans plusieurs cas comme celui du cinéma, à augmenter les soutiens financiers.

Après une année d’arrêt lié à la pandémie, CultureEnJeu a repris du service en décembre dernier ; pourquoi la publication de la revue est-elle toujours pertinente?

La culture, qui tirait déjà la langue avant la crise Covid-19, est désormais moribonde. Dans ce contexte, les acteurs de la branche doivent dépenser tellement d’énergie pour aller chercher le public qu’ils n’en ont plus pour faire de la politique culturelle. La mission du magazine est donc plus actuelle que jamais : il est là pour sensibiliser à la fois à l’interne et à l’externe, pour mettre en lumière les enjeux les plus importants.

Quels sont-ils, ces enjeux ?

Il y a vraiment un repli du public, qui s’est amplifié depuis la pandémie. Plutôt que d’aller au cinéma, au théâtre, dans les musées, les gens restent chez eux, devant des écrans. Avant, l’ennemi, c’étaient ceux qui voulaient détruire la LoRo. Maintenant, l’ennemi, c’est le canapé. Mais comment peut-on se battre contre une armée de canapés ? (Rires) Ce qui m’inquiète, c’est de constater que la solidarité entre les artistes, entre les branches de la culture, est mise à mal en raison d’une concurrence accrue pour attirer le public. Là aussi, Culture- EnJeu peut contribuer à tirer la sonnette d’alarme.

De l’art et des femmes en soldates sans armure

De l’art et des femmes

en soldates sans armure

Les femmes, l’art et la culture en Suisse.
Des chemins fertiles et pourtant minés en toile de fond.
Et de la beauté d’autant plus combattante

Chronique : Christophe Gallaz, écrivain et chroniqueur

Les chemins minés constituent ce qu’on appelle, à l’heure des journaux télévisés, la situation des femmes dans le monde. Qui sont écrasées à tous égards en Afghanistan comme en Iran, deux États emblématiques sur ce point. Qui sont tuées en tous lieux pour cause de féminicides. Qui sont battues partout et largement disqualifiées sur les plans économique et financier, jusqu’en notre Suisse assez vertueuse en surface pour être pétrie d’hypocrisies subséquentes déployées sur les plans de la protection environnementale ou de la neutralité politique.
[spacer height= »15px »]À quoi s’ajoute aujourd’hui, aux dépens des femmes, tout un jeu d’influences exercées par le biais de réseaux sociaux comme YouTube et Tik Tok. Voyez ces prophètes masculinistes à l’instar d’Andrew Tate, emprisonné l’autre semaine en Roumanie pour trafic d’êtres humains, et dont le discours contamine les esprits poreux. Jusque dans les écoles de Grande-Bretagne, par exemple, dont le quotidien The Guardian rapportait au début janvier que d’innombrables jeunes gens sont imprégnés jusqu’au trognon par la culture du viol et du blâme à l’endroit des victimes féminines.
[spacer height= »15px »]Telle est la situation générale que les créatrices doivent dépasser non seulement pour se fabriquer en tant que telles, mais encore pour rayonner et faire valoir leur travail et leur statut dans les paysages culturels. Elles n’en seront que meilleures, diront les cyniques et les imbéciles, sans mesurer que quelques créateurs mâles en profitent sans doute pour être un peu moins bons. C’est même sur ce point que la réflexion peut devenir intéressante.
[spacer height= »15px »]L’art et la sensibilité qui le fonde nécessairement ne sont pas étrangers, en effet, à ce que les catégorisations primaires de nos langages contemporains nomment volontiers la part féminine de l’être. Celle qui perçoit avec une acuité non conquérante toutes les nuances du monde, ses cycles appelant la vie future après la vie disparue, et qui ne retient pas l’expression de ses chagrins pour les motifs pathétiques d’une pseudo- dignité virile sacralisée dès l’enfance.
[spacer height= »15px »]C’est pourquoi je révère le modèle des créatrices s’étant forgé les compétences de survivre « à la masculine » dans les microcosmes tempétueux de l’art et de la culture, comme je révère le modèle symétrique des créateurs ayant fait de leur part féminine un élément foncier de leur inspiration. Deux réussites en miroir plus rares qu’il ne semble au premier abord, je trouve, dans la mesure où doivent alors triompher, chez les intéressées comme chez les intéressés, des sincérités n’ayant a priori rien de compatible avec la nécessité de savoir se vendre sur les marchés de ce que l’essayiste Guy Debord a bien justement nommé la Société du spectacle. S’affirmer sur la scène en soldates sans armure, décidément, un sacré programme. Ou l’inverse…

 

 


 

Redémarrages, suspensions et paradoxes

Redémarrages, suspensions et paradoxes

Chronique : Christophe Gallaz, écrivain et chroniqueur

Redémarrage de cette belle revue, donc, comme celui des activités culturelles après la crise pandémique et ses rebonds. Posons que c’est vers le mieux. Mais redémarrage aussi du sport le plus attentatoire à notre environnement naturel, au Qatar, par exemple, sous le signe de la Coupe du monde de football qui se soldera par l’émission en un mois de 18 millions de tonnes de CO2, la petite moitié de celles produites par année dans notre pays. Posons cette fois que c’est vers le pire. Rien n’est donc simple, d’autant que le redémarrage suppose l’inverse de la suspension ou de l’arrêt. De même que la «rentrée», que tous les acteur∙ice∙s du secteur tertiaire connaissent au terme de leurs vacances d’été, implique qu’une «sortie» l’aura précédée dès la fin du mois de juin.

N’est-elle pas intéressante, cette oscillation-là des séquences? Car s’il existe un redémarrage qui serait la condition de la vie productive et réjouissante, il instaure à l’inverse une immobilité qui serait le signe, elle, d’une mort temporaire ou d’une absence, avec les sentiments de manque ou de chagrin qui s’ensuivent en nous – l’intéressant consistant à se poser, dans la foulée, une question simplissime: durant la séquence ayant précédé le redémarrage de cette belle revue comme celui des activités culturelles après la crise pandémique et ses rebonds, comme je l’énonçais tout à l’heure, de quoi aurions-nous vraiment manqué?

De quels nutriments sensibles, intellectuels et poétiques aptes à fabriquer réellement notre personne et nos sociétés humaines? À les déployer? À les élever, même, au sens de l’élévation spirituelle? Il est difficile de répondre à cette question dans la mesure où nous sommes en temps normal si puissamment déterminés par les principes de la consommation, pour ne pas dire de la saturation, y compris dans le champ culturel, que nous en sommes peut-être égarés. Que nous confondons volontiers ce qui nous transforme réellement à la lecture d’un livre, par exemple, et ce qui nous réjouit de l’avoir lu pour savoir comment en parler à l’échelle des mondanités.

Il se trouve en effet que nos appétits de découvrir et de connaître ce qui nous entoure, y compris dans ce champ culturel, je le répète, s’inscrivent dans deux perspectives légèrement contradictoires. Ils favorisent d’une part la constitution de notre identité personnelle, et d’autre part notre aptitude à rendre cette identité performante au sein du corps social. En somme, plus nous créons notre singularité, plus nous avons besoin de rendre celle-ci performante au sein de la collectivité, ce qui pourrait passer pour de l’aliénation.

Paradoxe et désarroi, au secours! Qui suis-je, où vais-je? Voilà pourquoi s’impose à la fin de ce petit texte, aux allures de sketch à la Devos, la seule conclusion possible: il nous faut saluer non seulement les redémarrages comme celui de cette revue, mais les suspensions – comme celle aussi de cette revue qui nous aura permis d’en aiguiser le désir subtil au cœur du monde égarant. Vive elle et vastes vœux!